"Etêtant les sardines", peintre inconnu, collection municipale
Cet article a été publié le 8 octobre 1866 dans le « DAILY
EVENING BULLETIN PHILADELPHIA, » et avait été écrit par Earl
Shinn. Celui-ci séjournait à Pont-Aven à l’Hôtel des Voyageurs tenu
par Mademoiselle Julia. Earl Shinn était un artiste qui avait étudié à la
Pensylvania Academy. En 1866 avant que les cours ne commencent à Paris, il avait accompagné Willie,
Eakins et Roberts en Bretagne. Il publiait sous le nom d’Enfant Perdu et était
payé comme un « penny-a-liner » ce que nous appellerions aujourd’hui
un « pigiste » Lorsqu’il retourne aux Etats-Unis en 1868, il mène
de front, une carrière artistique et de journaliste. Sa vue devenant mauvaise, il se consacre
complètement à l’écriture.
"Après avoir assisté à la « Bénédiction
des sardines » comme je l’avais mentionné, je me suis intéressé à ces
nouveaux petits sujets huileux qui auparavant ne m’avaient jamais inspiré par leur condition
simple et leur intérêt alimentaire. J’avais pensé aller les voir de près
et apprendre leur histoire comment on les prépare et les suivre depuis leur état naturel
jusqu’à leur dernière bouchée. L’occasion se présenta rapidement.
La première chose que je vis à Concarneau (un petit port boueux sur la côte sud
du Finistère) fut mes amies, les sardines frétillantes ou vraiment frétillantes
dans la bouche d’un petit garçon. Vous n’avez jamais sans doute avalé un
poisson vivant, peut-être à la rigueur un coquillage ; les Bretons mâchent
les sardines comme vous mâchez une banane et les tuent par centimètre, six vertèbres
d’un coup. Le gamin était comme une algue barbouillée, brun comme le sorgho, grassouillet
comme une huître, digne comme un magistrat, il était debout, les jambes nues, habillé de
bleu avec une casquette bleue en forme de gâteau. Sa chemise qui, apparemment avait été taillée
dans une vieille voile, était fermée sous le cou par un bijou fait de fil de fer et de
graines...
Juste devant moi, il arrachait la tête de ses victimes d’un coup de ses
dents pointues de requin et je ne pense pas m’être trompé d’avoir vu celle-ci
remuer sur le sol. Puis il leur arrachait la peau et les mangeait.
« Vous aimez bien cela », je lui demandai en lui donnant un sou.
Il me répondit aimablement à cause de la pièce.
« Non, je n’aime pas les sardines, elles ont un goût de poussière, j’aime
le cochon et la queue de mouton ». D’une façon ou d’une autre, il
avait dû y goûter au cours de sa jeune existence. Les familles qui dépendent de
la mer pour leur nourriture ont un avantage sur les petits fermiers qui vivent presque exclusivement
de pommes de terre ou de céréales.
Derrière ce repas barbare, je pouvais voir la ville et le petit port. Ce dernier était
envahi par les sardiniers qui y entraient C’était seulement le début de l’après-midi,
mais la marée avait été bonne et sur la surface bleu étincelante, les voiles
carrées, brunes entraient fièrement, cinquante barques ensemble.
Avec mes jumelles, je pouvais voir les pêcheurs qui vidaient leurs filets et revoir mon petit
ami avec ses camarades qui jouaient à renvoyer les rayons du soleil avec des débris brillants de
boîtes de sardines qui recouvraient les murs avoisinants comme nous le faisions avec des morceaux
de verres brisés.
D’autres bateaux déjà arrivés étaient groupés,
la proue pointée le long du quai de granite. C’était un spectacle animé.
Sous les filets qui tombaient comme des voiles fins gracieux des mâts où on les avait
mis à sécher, les marins comptaient leurs prises dans des paniers. Les paniers devenaient
la proie de jeunes garçons minces, bruns, mouillés et qui tous étaient vêtus
de bleu. Je ne pouvais retenir mon admiration en regardant tous ces jeunes garçons. Ils avaient à peu
près l’âge où un garçon américain est un barbare assommant
et Ishmaal sans ami ( à l’exception d’un autre garçon aussi insupportable
que lui,rabat-joie et embêtant pour tout le monde. Mais ici, c’était l’Europe
l’employant comme elle emploie une poubelle. Le groupe ramené dans le droit chemin, travaillait
allègrement, rinçait les paniers de poissons en les plongeant plusieurs fois dans la
mer et ils disparaissaient avec eux en ville .Il semblait qu’ils s’amusaient, quelques
uns formaient un chœur celtique, leurs voix se brisaient parfois en trémolos discordants,
leurs voix muant en soprano à ce moment heureux de leur vie.
Les pêcheurs étaient assis à côté de leurs barques,
fumant d’un air satisfait de courtes pipes noires et surveillaient les comptes délicats
de leurs prises. L’homme à qui je posais des questions avait pris onze mille dans sa matinée
de travail. Il comptait ses gains dans le panier avec l’aisance de l’expérience
et occasionnellement jetait deux ou trois sardines dans le tablier de mendiantes qui s’excitaient
autour des bateaux comme une bande de chiens affamés.
Les lèvres imprégnées de poisson du garçon qui aimait le cochon m’indiquèrent
mon chemin.
J’avais pris la précaution d’avoir une recommandation. Je l’avais eu de Monsieur
Guion, le directeur de l’établissement impérial de pisciculture de Concarneau.
Je le trouvai sur les marches de son bureau, en manches de chemise profitant d’une petite brise.
Il était carré, bronzé, cinquante ans, le type même d’un capitaine à terre.
Il était habillé comme un gentilhomme campagnard mais ses chaussures de cuir étaient
plutôt bleuâtres à cause de l’eau salée. M’adressant à lui
dans un très mauvais Français, il me répondit gaiement en Anglais d’un ton
nasal dans un dialecte aussi exécrable que mon Français. A cause d’une politesse
ridicule, nous continuâmes à nous aventurer chacun dans la langue de l’autre. Et
plein de bonne humeur
« Je vais vous emmener « stablissement more grant of de place » ou
quelque chose comme cela, fut mon invitation à l’important établissement commercial
de M. D- un grand négociant, un peu plus loin dans la ville. Monsieur Guion montrait une habileté à éviter
les têtes et les déchets des différents monstres marins qui rendaient notre route
difficile si ce n’est dangereuse, habileté due sans doute à sa vieille expérience.
Le premier étal, dans une réserve, était celui de l’appât dans les
tonneaux. C’est du frai de cabillaud, importé spécialement de Norvège. Je
ne prétends pas juger de sang froid, mais je pense que le plat onéreux venu de si loin
pour le dernier repas de mes pauvres amies, est un plat infâme. Il repose dans des fûts,
solide et frémissant ressemblant à quelque chose de très mauvais et sentant au
prime abord comme quelque chose en train de pourrir puis, ensuite comme quelque chose de
très salée. Si j’avais le choix, je préfèrerais quelque chose de
mieux à retrouver dans la chair des sardines.
L’étal suivant était en net progrès. C’était une exposition
de filles, à peu près une centaine de grandes créatures effectuant un travail
pénible au milieu d’une odeur de poisson certainement pas récente. Elles guillotinaient
mes amies, les sardines avec dextérité, d’un air si décidé que je
pensais qu’elles n’y voyaient aucune objection. Elles venaient de différents villages
voisins. Au premier coup d’œil d’un connaisseur, leurs vêtements révélaient
leur origine géographique. Les garçons aux jambes nues se faufilaient à l’intérieur
avec leurs deux paniers et versaient leur tribut devant les filles épanouies comme des Tritons
en adoration puis sortaient comme des flèches semblant ne pas pouvoir subsister une minute ou
deux hors de l’eau.
La plus grande et la plus belle fille était devant moi, une jeune femme de dix-sept ans avec
des traits épais comme une statue hindoue. Je me dirigeais vers là où était
assise la prêtresse des sardines.
J’ai comparé la coiffe des Bretonnes à la coiffe d’un sphinx. Cette superbe
créature confirmait cette hypothèse. Le visage entre les deux ailes tombantes, était
un ovale large, brun, silencieux. Elle était assise et, en pluie, faisait tomber de ses mains
les victimes de son tempérament trop curieux. Les têtes tombaient de sa main gauche et
le reste du corps de sa main droite, exemples vivants d’aventuriers qui se sont trompés
et abandonnent. Ses lèvres rouges étaient calmement pincées et chaque fois qu’elle
décapitait une nouvelle agonisante, elle la rapprochait un peu plus pour sentir son dernier
souffle comme si elle aimait cela. Comme je lui faisais de l’ombre, elle releva sa tête
massive et me sourit en me posant une question en Celto-Breton comme si j’étais au moins Œdipe.
Réalisant que je ne pouvais pas répondre, elle revint au silence qui lui allait si bien
en cherchant un nouveau mode de communication. De temps en temps, elle levait ses grands yeux puissants
et brillants comme ceux de certains monstres marins paisibles et à travers ces interprètes
et poursuivit une agréable conversation pendant un petit laps de temps.
Le reste des filles était assis avec elle sur deux rangées de chaque côté d’une
gouttière en pierre. Chacune avait un couteau pliant avec lequel elles coupaient les têtes
au-dessus de la gouttière de telle façon que les viscères suivaient. Puis d’un
tour simultané des deux poignets, jetaient en même temps, les têtes à gauche
et les corps à droite. Chaque pseudo-Egyptienne était assise au-dessus d’un petit
tas de têtes suppliantes de ses victimes qui avaient vécu leurs derniers sursauts
de vie entre ses mains et étaient mortes dans l’étreinte des doigts souples de
leur Cléopâtre.
C’était la fin du pèlerinage réservé à mes
délicates pèlerines qui avaient nagé de la Bénédiction de l’Eglise
au grand océan de la bonne ou mauvaise fortune. Et à ce point étaient devenues
des objets de commerce. Je les ai vues griller une seule minute sur de grandes grilles comme des escaliers,
chaque marche de la taille d’un corps. Puis je les ai vues, adroitement emballées, tête à queue
dans leur joli cercueil de fer. Puis, dans un coin parfumé par l’odeur douceâtre
de l’huile, j’ai vu le courant doré coulant de larges citernes sur des piles de
boîtes disposées afin de le recevoir. Ensuite, dans un grand atelier de ferblanterie,
j’ai vu souder les boîtes, les nettoyer et les polir dans du son par quelques petits va-nu-pieds
qui n’ont jamais rêvé de se nettoyer eux-mêmes. Puis j’ai vu les étiquettes
anglaises collées par d’autres garçons et finalement mises dans des caques et des
barriques pour être pesées sous l’œil de l’éternel gendarme.
Enfin, dans la cour, j’ai eu un entretien d’adieu avec le noble animal que j’ai comparé au
sphinx. Je dois noter l’importance de l’eau dans tout l’établissement, les
sardines et tout ce qu’elles touchent, sont dans de l’eau de mer. Dans la cuisine la plus
propre de Philadelphie, le sphinx chercherait de l’eau. Elle paraissait si imposante, assise
dans cet intérieur triste, là où la lumière tombait du ciel sur ses proportions étonnantes,
elle était impressionnante ; En me reconnaissant, elle emplit l’air d’un rire
de lutin venant du diaphragme et résonnant comme sur la peau d’un tambour. Puis
elle se dirigea vers la pompe qui dans ses mains semblait être une herbe mais qui propulsa de
son embout étonné, une inondation digne du Nil. Comme je me dirigeais vers la sortie,
elle actionnait toujours l’engin qui inondait dans un bruit d’enfer
Mon aimable guide, Monsieur Guion désirant mettre en valeur la réputation
de sa ville, me fit remarquer que les sardines de Concarneau sont considérées de premier
choix dans le commerce, étant les plus petites et les plus délicieuses de la côte.
Linday Murray devait se retourner dans sa tombe en l’entendant. En retour, j’étais
heureux de l’assurer de ma surprise quant à la propreté et le professionnalisme
de l’établissement.
Puis, avec plaisir, nous repassâmes par ses propres locaux, les viviers de poissons. Dans cet
asile silencieux, à côté des turbots et des mulets prenant du poids avant de se
retrouver à la table impériale, j’eus le plaisir de voir un véritable musée
aquatique provenant de la mer voisine Des douzaines d’hippocampes gracieux caracolaient à travers
un pré cristallin. Il y avait de magnifiques créatures avec des ailes comme des papillons
tropicaux, des seiches, des raies ; des poissons-chats, des congres mais les plus intéressants
de ces animaux chouchoutés, étaient les jeunes turbots. Ils reposaient en grand nombre
sur un fond de sable d’une grande variété de couleurs dont ils étaient capables
de prendre la teinte grâce à leur peau spéciale. Vu, la position spéciale
de leurs yeux, ils ne peuvent pas voir le lit sur lequel ils reposent et à un appel spécial
de leur maître, ils arrivaient à la surface comme des éventails de dames et pouvaient
mordre sérieusement vos mains en saisissant un morceau attendu de nourriture
Tout en échangeant quelques mots avec Monsieur Guion sur les escaliers, il me montra du doigt,
les remparts de l’ancienne ville qui forment un cercle autour de cette partie de la ville qui
se trouve juste de l’autre côté du port. Au XIVe siècle, une garnison anglaise
occupait la place fortifiée juste devant moi, contrôlant un village de mauvaise réputation
constituée de pêcheurs et de pirates. Plus tard, durant les guerres de la Ligue, il eut
son lot d’aventures entre les Huguenots et les tisserands de l’écharpe blanche et
il y a environ trois cents ans, une sentinelle héroïque sauta des remparts dans des circonstances
qui valent la peine d’être contées.
En janvier 1576, Henri IX, encore calviniste, le Sieur de Kermassonet, lui-même protestant avec
deux autres seigneurs et une trentaine d’hommes prirent Concarneau par une ruse, sans presque
verser de sang. Ils armèrent les tours et enfermèrent tous les habitants à l’exception
de quelques-uns sur qui, ils pouvaient compter. On n’aimait pas beaucoup les hérétiques
dans et autour de ce petit port de pêche. Deux heures après son occupation, alertée
par le tocsin, huit mille individus assiégèrent la pauvre trentaine. Vers minuit, ayant
fait partir par une porte donnant sur la mer, un bateau pour La Rochelle afin de se ravitailler, la
force occupante tenta de tenir la place pendant ce temps. Cinq jours passèrent, le siège était
bien assuré et un vent mauvais gardait au large leurs alliés, les assiégés étaient
fatigués par leurs tours de garde obligatoires.
Ce fut la chance de Charles Le Bris. Charles était un jeune marchand de la ville qui logeait
le Sieur de Kermassonet, hospitalité contrainte mais il lui devait sa liberté. Revenant
d’une promenade le deux janvier, fête de la Saint Vincent, il trouva son noble hôte
et un autre gentilhomme fatigués de leurs longues veilles, ronflant sur l’un de ses lits,
tout habillés. En quelques secondes, il lui vint à l’esprit, une ruse de petit
jésuite. Les hommes endormis étaient ses invités sans défense mais d’un
autre côté, c’étaient des incroyants pas des siens. Leurs épées
et leurs poignards étaient sur une table à quelque distance, les clés de la ville étaient
attachées autour du bras du Sieur, bien tentantes et la vision lumineuse d’une récompense
venant du Trône de Saint Pierre fut l’argument décisif. Prenant leurs deux
dagues en main, le commerçant poignarda les deux dormeurs en essayant en toute impartialité d’utiliser
les deux dagues comme les dents d’une même fourche puis il les abandonna sans un
cri, au futur des hérétiques. Ensuite, il débarrassa son visiteur de marque de
ses lourdes clés, souhaita à cet hôte modèle de bien dormir et il se faufila
dans la rue pour ouvrir les portes à une partie des gens de son camp.
Un simple soldat, sur le rempart et mort de fatigue après son guet, détecta quelque chose
de suspect dans la silhouette hagarde qui se pressait vers la porte avec un trousseau de clés.
Ce fut une course au portail, le Protestant sur le rempart, l’épée levée,
le Catholique, en dessous, la clé supposée être la bonne en avant, le handicap
de l’escalier fut rapidement réglé, d’une manière radicale ;
il sauta du rempart (à mon avis une hauteur de vingt pieds) il sauta malgré son
armure et retomba sur ses pieds comme un chat et essaya de rattraper l’homme en criant à la
trahison. Le pieux Le Bris qui avait quelques coudées d’avance vola à la porte,
eut de la chance avec la clé au premier essai, tourna la serrure et par le même geste
descendit le pont-levis. Il arriva sain et sauf dans le camp catholique qui chantait délivrance,
au moment où la pointe de l’épée huguenote était à quelques
centimètres de ses épaules. La brave sentinelle ne voyait aucun obstacle à poursuivre
et à abattre son homme au milieu de huit mille ennemis. Quand presque cerné et
incapable d’avancer ou de reculer, il sauta dans la vase qui bordait la petite baie à marée
basse et périt là, seul et grand, transpercé par huit mille épées
ennemies. La population reprit la place sans opposition et eut fort à faire avec le reste assoiffé de
sang.
L’histoire m’a été racontée avec un parti pris très catholique
par le Chanoine Moreau, un écrivain contemporain."
Enfant Perdu
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