Peintres de Concarneau

Récits illustrés par des voyageurs passés à Concarneau

 

Récits illustrés de voyageurs passés à Concarneau et aussi visite chez le peintre Deyrolle, suite.

" Picturesque Britanny " par M. et Mme Arthur Bell 1905

 

vue prise de l'actuel slipway, marée basse, le ruisseau alimenté par "la Lorette" de Lanriec

 

Texte de Madame Arthur Bell
Illustrations de Arthur Bell - Londres-J.M Dent and Co
New-York-E.P Dutton and Co

Le voyage de ce couple effectué en 1905 en Bretagne durant plusieurs semaines avait été préparé par la lecture du livre de Gustave Geffroy " En Bretagne " et celui d’Anatole Le Braz " Au pays des pardons "

La ville moderne de Concarneau ne nous a pas tellement plu car elle est sale et misérable mais nous sommes tombés sous le charme du pittoresque de la vieille « ville close » qui est reliée par un simple pont à la ville nouvelle, même si elle ne se distingue pas par sa propreté, c’est une véritable fraction de la Bretagne médiévale avec ses trois portes pittoresques, ses fortifications massives, ses maisons bien ramassées sur elles-mêmes et son église laide qui domine le tout et permet une vue panoramique du port niché dans les terres, les quais encombrés et la Baie de la Forêt au loin .

Les scènes que nous avons pu voir comme nous attendions parmi les pêcheurs et les paysannes, le lourd ferry (le bac) qui est un des liens entre « la ville close » et la rive opposée, la Côte de Lannec (Lanriec ?), les enfants, de vrais bébés aquatiques qui, avec habileté s’amusaient d’un rien sur des radeaux ou jouaient dans des bateaux de pêche à l’ancre, devaient être les mêmes que ceux que côtoyaient les huguenots hérétiques du temps de la Ligue. Les quelques chaumières près desquelles nous avons atterri, étaient faites de pierre de taille et étaient en harmonie avec les menhirs préhistoriques, elles devaient être là déjà au temps où Du Guesclin était venu délivrer la ville assiégée et ses troupes avaient dû regarder Concarneau plus d’une fois depuis ces hauteurs recouvertes d’herbes et où maintenant des hommes et des femmes étaient tranquillement en train de ravauder les magnifiques filets à sardines, bleu-pâle, sur cette herbe qui de loin semblait être le reflet du ciel.

Nous nous arrêtâmes pour examiner certains de ces filets et bavardâmes avec leurs propriétaires qui nous dîmes que chacun valait quatre vingt dix francs car il faut beaucoup de temps pour les fabriquer et que malheureusement ils s’abiment très vite, surtout lorsque le banc de poissons est important car ceux-ci déchirent les mailles dans leur lutte acharnée pour se libérer ;

Nous étions vraiment enchantés par la Côte de Lannec avec ses falaises ventées, ses rudes habitants, ses points de vue splendides et son calme comparé à Concarneau ; si nous avions pu trouver à nous loger, c’est avec plaisir que nous y aurions pris nos quartiers mais comme heureusement  nous avions choisi l’Hôtel Atlantique (ancien hôtel construit par Théophile Deyrolle pour son fils, aujourd'hui, transformé en appartements), une décision dont nous nous sommes félicités pour maintes raisons car là nous avons passé la semaine la plus passionnante, peut-être pas, nos sympathies étant trop passionnées- la semaine la plus heureuse de tout notre séjour en Bretagne.

L’hôtel neuf est construit face à la mer, à quelques mètres des rochers, loin des mauvaises odeurs du port mais quand même à proximité de la vie de la population, car des deux balcons de notre chambre, l’un donne sur le quai principal et ses superbes alentours qui sont le centre principal d’intérêt avec ses bons ou mauvais moments, et l’autre donne sur la côte découpée, l’îlot au large et la pleine mer.
Le jour de notre arrivée, une certaine tristesse régnait sur la ville et sur le chemin de notre hôtel à la « ville close », nous rencontrâmes plusieurs groupes de femmes qui bavardaient avec passion, au coin des rues ou assises sur les quais avec des airs indifférents, fatigués tandis que sur les rochers à côté du quai, des groupes regardaient tous vers la mer dans une attente pleine de tension. Après renseignements, nous apprîmes qu’on attendait la flottille de sardiniers mais qu’il y avait peu d’espoir d’une bonne pêche car depuis la grève, il semblait que le stupide petit poisson boudait.

Tôt, le lendemain matin, plusieurs bateaux entrèrent au port mais avant leur arrivée, on avait signalé que le pressentiment était bien fondé car les hommes, toute la nuit, avaient jeté leurs filets sans rien prendre.
C’était vraiment déprimant de se promener sur la jetée et les quais ce jour là, et de voir des hommes à l’air affamé, appuyés contre les rambardes du port où de nombreux petits bateaux à rames étaient amarrés et nous avions essayé de persuader plusieurs de nous embarquer pour une heure ou deux. Après pas mal d’hésitation que nous avions du mal à comprendre, l’un d’entre eux nous dit que nous pourrions avoir le bateau pour une heure, son fils nous accompagnerait, le prix serait de cinq francs et un «  pourboire » pour le garçon. Nous protestâmes vivement contre ce prix exorbitant et à la fin abandonnâmes l’idée d’une promenade. Cet incident avait quelque peu changé notre point de vue sur la situation, alors qu’il n’y aurait que peu de poisson pêché cette saison, la pauvreté ne devait pas être aussi profonde qu’elle le semblait car l’occasion de se faire un peu d’argent était délibérément rejetée.

De bonne heure, le lendemain, nous fûmes réveillés par une bruyante agitation le long de notre hôtel, accompagnée par ce qui nous semblait être une cloche d’alarme mais se révéla être simplement l’ouverture de la criée. Nous nous précipitâmes à la fenêtre et là, devant nous se déroulait une scène d’une beauté et d’un intérêt incomparables. Sur la droite, une foule d’hommes et de femmes se poussaient vers le hall, sur la gauche, les abords du quai étaient complètement encombrés par de charrettes et des brouettes, les petites cabanes pour le comptage et la vente des sardines étaient ouvertes et leurs occupants attendaient dehors tandis que le quai était noir de monde, les falaises et les rochers étaient parsemés de groupes de femmes et d’enfants qui tous regardaient la mer en gesticulant avec ardeur et quelques gamins touchés par l’atmosphère générale de soulagement dansaient joyeusement, le cœur léger. Plus loin, sur un arrière plan de ciel doré et cramoisi- le soleil venait juste de se lever- on pouvait voir les eaux scintillantes de la magnifique baie maintenant pleines de petits bateaux qui arrivaient, leurs voiles brunes brillaient comme le feu comme elles faisaient route entre les îles, se gênant les unes les autres dans leur hâte d’être dans les premières à accoster au port. Des centaines avaient du passer sous nos fenêtres tandis qu’à la hâte nous faisions notre toilette et toujours elles arrivaient, au loin la mer semblait être complètement maculée par elles et la ligne d’horizon assombrie par des envahisseurs tandis qu’à terre l’excitation grandissait .

Sur les marches de nôtre hôtel, nous trouvâmes notre hôte qui nous dit que c’était la plus grosse pêche qu’on avait réalisée depuis plusieurs années et qu’en plus de la flottille concarnoise qui comptait mille bateaux, un bon nombre de bateaux de Quiberon, Belle-Ile et ailleurs, ramenaient leur prise. Nous nous hâtâmes vers le quai, frayant difficilement notre chemin à travers la foule et toute la journée avec quelques moments de repos, nous regardâmes l’arrivée et le déchargement des bateaux—l’intérêt devenait de plus en plus fort comme à une représentation théâtrale de la vie des gens, si c’en était une, qui se déroulait devant nous. Nous étions au bout du quai, captivés par la vue des embarcations élégantes qui contournaient son avancée et regardions en contre bas les pêcheurs fatigués mais énervés, leurs cirés tâchés qui contrastaient avec le reflet argenté des poissons au milieu desquels ils se tenaient, puis nous nous faufilâmes le long du parapet au-dessus du port intérieur et regardâmes le déchargement qui se faisait très rapidement malgré la manière très simple, des garçons et des hommes transportaient les poissons dans des paniers à poignées, trempaient chacun dans la mer avant de quitter le bateau, une procession sans fin, allant et venant pendant presque seize heures sans interruption. Plusieurs pêcheurs, après avoir vidé, préparaient un simple repas à bord de manière à pouvoir repartir à nouveau avec la marée et autant le spectacle de déchargement était beau, il était dépassé par l’intérêt humain et touchant de celui de la courte pause où les travailleurs qui avaient abandonné leurs vêtements de mer étaient assis autour d’un feu dans leurs blouses et pantalons bleu passé et appréciaient leur maigre repas de « potage au pain », la fumée bleue du bois humide et le chatoiement des filets à sardines mouillés qui pendaient au-dessus de leurs têtes pour sécher, donnaient au groupe familier, une touche de mystère ;

Moins intéressant et un peu moins pittoresque, autour des cabanes à sardines, quelques scènes attiraient l’attention, les femmes d’une main experte comptaient et triaient le poisson et donnaient à chaque homme la baquette encochée (baguette avec encoches pour compter) pour son chargement ; dans la criée, le triage et l’emballage de la partie de la pêche destinée à la consommation immédiate continuaient et dans les conserveries où des centaines de femmes travaillaient dur toute la journée et une partie de la nuit et se démenaient avec habileté et vitesse pour faire face à la pression ambiante. Nous avions obtenu l’autorisation de visiter l’usine Amieux Frères et avions pu assister à tout le processus- le nettoyage des sardines, le décollement des têtes, la plongée dans l’huile bouillante et  la préparation «  au bain de soleil » ainsi nommé qui leur donne un goût très fin, puis la mise en boîtes et finalement la soudure de celles-ci. Nous fûmes très touchés par les saluts amicaux des travailleurs fatigués qui tous, bien que pressés de terminer, étaient désireux de tout nous expliquer. Une femme à un bain d’huile bouillante paraissant à bout de fatigue, m’offrit une caisse vide pour m’asseoir et après l’avoir remerciée, je lui dis « c’est vraiment dur de travailler par ce temps chaud, n’est ce pas ? », elle répondit avec un sourire « bien dur, Madame »

Longtemps après le coucher du soleil de cette journée pleine d’évènements, des bateaux continuaient à arriver tandis que d’autres sortaient et le spectacle du matin aussi beau qu’il avait été, était dépassé car la lune se levait et les étoiles apparaissaient et tout le stress et la tension de la journée étaient apparemment oubliés alors que pratiquement plusieurs travailleraient toute la nuit et qu’à nouveau, le lendemain matin nous serions réveillés par le son aigu de la cloche de la vente.

A vrai dire, l’agitation dura trois jours et, à la suggestion de notre propriétaire, nous fîmes du toit de l’hôtel, notre poste d’observation, montant et remontant là haut, poste qui révélait une vue sur toute la ville avec les ports envahis par la foule, la côte et la vaste Baie de la Forêt sur laquelle maintenant nous pouvions observer dans de meilleures conditions, les manœuvres de la flottille.
A Concarneau, comme à peu près dans tous les lieux où nous nous arrêtâmes en Bretagne, nous avons été frappés par l’importance de la religion dans la vie quotidienne des gens. Les gamins qui avaient l’habitude de se baigner depuis les quais ne manquaient jamais de se signer avant de se jeter à l’eau, d’autres soulagés par la bonne pêche s’agenouillaient sur les rochers pour remercier ou bien se dirigeaient vers le calvaire qui domine la baie pour s’agenouiller à son pied et la petite chapelle sur la falaise à côté de notre hôtel était rarement vide même quand il n’y avait pas d’occasions d’inquiétude ou de gratitude.

J’y allais souvent et me reposais et plus d’une fois dans la soirée, me croyant seule, comme mes yeux ne s’accoutumaient pas à la pénombre, j’ai découvert que je m’étais trompée et qu’il y avait surement ; une femme ou une mère de marin, prosternée devant l’autel, priant pour ses bien-aimés en mer ou un groupe de jeunes enfants disant leur chapelet sous la surveillance de leur grande sœur.Les Bretons, en fait, même dans le Concarneau affairé, travaillant dur, faisaient plus cas de l’invisible que du visible- la plupart d’entre eux étaient indifférents à ce qu’ils mangeaient et au misérable environnement dans lequel ils vivaient mais ils aimaient les petites chapelles où ils priaient. Ces chapelles étaient leur maison et dans bien des cas, le seul endroit où ils pouvaient être surs de trouver le repos et la paix.

Le quartier à la mode à Concarneau avec ses villas laides mais de bonne qualité, en face de la mer et avec une belle vue sur la plage encombrée de rochers, contraste fortement avec «  la ville close » et la ville relativement moderne mais son pittoresque et son intérêt ne viennent pas de là. On ne peut imaginer marche plus agréable que celle depuis la chapelle de la côte jusqu’à Fouesnant sur le côté nord-ouest de la Baie de la Forêt, surtout à marée basse quand les goémoniers  sont au travail et que l’on peut se baigner dans de petites criques cachées. C’est là qu’on peut observer au mieux, dans ces endroits perdus du bord de mer, les familles françaises aisées.

Des familles entières qui goûtaient ensemble des plaisirs simples, heureux d’être assis pendant des heures, en plein air et buvant tout en surveillant leurs enfants qui jouaient. Nous avions dit à notre hôte, notre déception de ne pouvoir louer un bateau pour explorer les ports voisins et il nous proposa de nous prêter sa propre barque de pêche pour une virée dans la Baie de la Forêt qui, nous dit-il était beaucoup plus intéressante que les bassins fermés qui pouvaient être vus aussi bien de la terre ferme
« Si vous voulez » dit-il « vous pouvez aller à Beg-Meil, une jolie petite plage après Fouesnant, passer deux heures là-bas et revenir avec la marée dans la soirée. » Cela nous parut bien agréable et nous acceptâmes avec plaisir. Quand nous sommes partis, c’était un magnifique matin d’été, il faisait si chaud que nous avions peine à croire qu’il était nécessaire de prendre des vêtements chauds et notre hôte insistait pour que nous prenions ses couvertures de voyage en plus des nôtres ; Notre embarcation était facile à manier car lorsque nous sommes partis presque tous les bateaux étaient disséminés et il n’y avait rien qui puisse venir contrarier le plaisir tranquille de notre promenade à la voile. Nos deux navigateurs avaient évidemment de l’expérience et nous indiquaient les différentes îles, au loin ; formant un archipel, sur notre gauche, un îlot portant le nom de La Cigogne avec son fort en ruines, l’Ile aux Moutons avec un joli phare, l’Ile Saint-Nicolas habité par une centaine de pêcheurs et qui souvent, pendant des semaines sont coupés de toute communication avec le continent et plusieurs autres rochers où seuls les oiseaux de mer nichent et où aussi de temps en temps quelques marins-pêcheurs s’abritent par mauvais temps.

En moins d’une heure, nous entrions dans la jolie baie où est construite Beg-Meil qui ressemble beaucoup à Port-Manech, après un atterrissage un peu difficile car la marée descendait, nous nous installâmes sur un rocher d’où nous pouvions voir la plage toute colorée par la foule des vacanciers dans leurs vêtements d’été. Après, nous flânâmes à terre, laissant les élégants derrière nous et arrivâmes dans un secteur bien cultivé avec des habitations bien confortables et aussi des fermes prospères disséminées çà et là au milieu des champs et des landes dorées par les ajoncs et les genêts tandis que de temps en temps, nous pouvions entrevoir la mer au loin avec des groupes de bateaux de pêche se découpant sur l’horizon.

Ici, comme à Pont-Aven, la façon de vivre de la population n’a été modifiée par l’invasion venue de l’extérieur.et quand nous sommes retournés à la plage nous avons trouvé un groupe de personnes de la région qui attendait l’arrivée du bateau à moteur sur le quai et dont les costumes étaient différents de ceux que nous avions vus à Quimper et à Plougastel.
Il fallut attendre un bon moment notre bateau et quand après un passage périlleux par cette vieille coque délabrée qui avait amené les passagers à terre, nous embarquâmes pour Concarneau, tout avait changé. Le vent s’était levé et il avait commencé à pleuvoir ; « Un orage se prépare » dit l’un des marins, « si Madame a peur, il vaut mieux qu’elle reste à Beg-Meil jusqu’à demain. » « Madame » n’avait pas peur mais était plutôt contente d’une nouvelle expérience qu’elle obtint sans tarder car à peine avions nous laissé derrière nous la baie bien protégée le coup de vent était au-dessus de nous. La pluie tombait en rideaux serrés, les vagues passaient par-dessus bord et nous étions vraiment très contents d’avoir toutes les couvertures sur lesquelles nos hommes ajoutèrent une voile de réserve dans laquelle ils nous enveloppèrent avec soin. Plusieurs fois, il me sembla que nous étions à un doigt de la disparition, étant si proches des rochers déchiquetés mais à chaque fois que je voyais arriver le choc, nous l’évitions de justesse. Puis, m’apparut un nouveau péril, la proximité d’autres bateaux de pêche qui filaient comme nous pour se mettre à l’abri mais comme nos marins ne montraient aucune inquiétude, je repris confiance et commençais à avoir un aperçu de la vie d’un marin pêcheur.

Ce fut seulement quand nous sommes arrivés aux « chevaux de frise »qui gardent l’entrée du port de Concarneau, juste avec un étroit passage au milieu de ce barrage que nos marins parurent moins sûrs d’eux. L’un d’entre eux ; en nous regardant, nous dit de bien nous agripper, ce que nous avions fait tout le temps. Puis avec un air décidé et sévère, notre barreur sembla se diriger directement vers le pire des rochers à l’aspect effrayant et je ne pouvais m’empêcher de fermer les yeux tout en m’accrochant fermement à mon mari. Il y eut une légère secousse, un bruit de frottement et nous étions passés. Le pire était derrière nous car maintenant nous étions dans des eaux relativement calmes. Puis le soleil reparut, la pluie cessa et un magnifique arc-en-ciel barra le ciel. .En quelques minutes, notre barque intacte se faufilait délicatement au milieu de la foule des bateaux qui se dirigeaient vers le quai. Ce ne fut pas facile de trouver un point d’amarrage car à nouveau, le port était plein de bateaux de pêche et finalement, le nôtre avec bien d’autres se mit à la panne entre le quai et la côte. Cependant, il y eut beaucoup de mains charitables pour nous aider à les enjamber et je ne pus résister au sentiment d’une certaine ivresse d’avoir successivement bravé ce qui me semblait être les dangers des profondeurs. Ce fut un peu gênant quand nos hommes pleins de reconnaissance pour le franc de pourboire à chacun dit « Madame est un si bon marin qu’elle devrait revenir avec nous quand il fait vraiment mauvais. »

Avant de quitter Concarneau, nous sommes allés au Château de Kériolet, un bâtiment moderne dans le style du XVème siècle et qui fut donné au Département par la Princesse Narischkine en 1890 et qui est maintenant aménagé comme un musée où figure parmi les objets exposés une collection complète de coiffes bretonnes, celle-ci est une aide précieuse pour l’identification des coiffes encore portées en Bretagne.
Notre guide ne semblait pas partager notre enthousiasme pour les trésors laissés à ses soins et quand je fis une remarque après avoir lu une étiquette, il dit « vous ne devriez pas croire ce qui est écrit car c’est faux ». Dans la chapelle, je lui ai demandé où la Duchesse Anne avait l’habitude de s’agenouiller, il répondit « comment le savoir ? Peut-être qu’elle n’est jamais venue ici ! »
En bavardant avec notre hôte après la visite au musée, il nous dit que son père avait été le premier conservateur et que c’était lui qui avait choisi les meilleures pièces exposées. « Vous devriez faire la connaissance de mon père » ajouta-t-il, « car lui aussi est artiste, hors concours pendant des années .Peut-être connaissez-vous son travail, son nom est Deyrollle-Guillou. ». « Bien sûr, je connais ses tableaux » s’exclama mon mari « et je savais qu’il habite Concarneau mais je n’avais pas réalisé qu’il était votre père ». « Oui, et je suis fier de le dire » fut la réponse, « et si vous le désirez, je pourrais pour vous et Madame organiser une rencontre dans son atelier. Je parle rarement de lui ; à mes clients car s’il recevait chacun d’eux, il ne pourrait plus travailler mais quand ma maison est pleine, il accepte souvent de me dépanner.

La rencontre avec M. Deyrolle-Guillou fut dûment arrangée et la demi-heure que nous avons passée avec le vieux peintre fut l’un des meilleurs souvenirs de Concarneau. L’artiste, un vieil homme distingué, aux cheveux blancs, en blouse de peintre ; le pouce dans la palette vint nous ouvrir et nous conduisit dans son atelier, une grande pièce démodée dont la porte s’ouvrait sur un magnifique jardin où il nous dit qu’il faisait poser ses modèles. Il y avait des tableaux partout, certains avaient déjà été exposés au Salon mais hélas, ils étaient revenus n’ayant pas été vendus et sur le chevalet, une grande composition inachevée, des paysans dansant après un pardon, tout était breton le mobilier breton, des cuivres bretons, de la faïence bretonne. « Vous aimez tout ce qui est breton, je vois, » m’aventurais-je à remarquer « et cela ne m’étonne pas car je pense que la Bretagne est le pays le plus intéressant au monde ».
« Vous avez raison, Madame » répondit-il et se fit éloquent à propos des particularités de son pays, me pressant si je ne l’avais déjà fait de lire « Au Pays des Pardons » d’Anatole Le Braz  car il connaît mieux les Bretons que n’importe qui. Je suggérais « certainement pas mieux que vous, Monsieur, vous les peignez constamment ».
« Ah, mais ils posent pour moi mais lui, les a saisis dans des moments où ils ne se sentaient pas observés, ce qui est autre chose ». Puis la conversation dériva sur l’art et M. Deyrolle-Guillou constata que les artistes en France n’étaient plus du tout à l’aise ; « Tout l’argent est maintenant dépensé pour l’automobile. J’arrive à vivre en vendant des petits formats ; mes grands tableaux dans lesquels j’ai mis le meilleur de mon énergie me restent sur les bras. J’ai choisi l’hôtellerie pour mon fils, c’est mieux que le métier de son père ». Nous prîmes congé à regret car nous avions beaucoup apprécié cette courte conversation et nous quittâmes Concarneau, très impressionnés par la dignité simple et l’absence de toute vanité de ce grand artiste et de son fils qui parmi tous ceux qui fréquentent son hôtel, nous avait choisis pour le privilège de rencontrer son père.
Les mots en italiques, sont en Français dans le texte
Traduction Mme Fernande Rivet.

Contacter l'auteur

Haut de page
Haut de page