Peintres de Concarneau

Récits illustrés par des voyageurs passés à Concarneau

 

Edward Emerson Simmons

From Seven to Seventy
Chapitre V1 Le Moyen Age

L'Amérique est un pays sans tradition et les grandes villes d'Europe sont trop cosmopolites pour impressionner par leurs coutumes et leur mentalités. Ce qui n'est pas le cas des Provinces. De 1881 à 1886, j'ai vécu à Concarneau, sur la côte bretonne, et également fait un voyage de quelques mois dans la ville d'Elche En Espagne. J'ai eu le sentiment d'être tout à coup plongé dans le Moyen Age. Les superstitions, manières, coutumes et costumes ainsi que les idées de ces deux pays n'avaient pas changé depuis des siècles.

Autour du quartier de Concarneau, où vivent les pauvres, existe un mur construit par Vauban. L'intérieur forme une forteresse avec la mer pour douves. Le pont qui, à l'origine être relevé, est maintenant fixe, mais la porte d'entrée est encore là. De l'autre côté, il y a le bac pour Pont-Aven. A l'intérieur de cette ville close, les rues sont étroites et pavées avec des petites maisons de chaque côté. A l'extérieur se trouve la partie la plus belle de la ville. Les beautés de la mer et, comme d'habitude, la vie bon marché attiraient les artistes à Concarneau.

Mon atelier était un grenier à blé et, pour quelques sous, tout paysan était un modèle. Nous les peignons dans leur costume traditionnel, ils étaient assez pittoresques, en outre, aucune bretonne vertueuse ne nous aurait permis de voir sa chevelure de telle sorte qu'il était évident que la coiffe puisse s'y maintenir. Cette parure sur la tête leur donne une distinction médiévale et chaque ville a son propre style plus fixé que les lois des Mèdes et des Perses, si bien que on peut savoir d'où une femme est originaire. Au dessous de cette coiffe blanche qui est toujours belle, blanchie et amidonnée est posée une un bonnet serré qui maintient les cheveux et ceci, je le pense, est rarement enlevé. Le reste du costume (qui les fait ressembler aux femmes de l'arche de Noé) est une lourde jupe de laine et une blouse croisée. L'ensemble est maintenu par une grande épingle à châle en cuivre et en aucun cas on ne peut les convaincre d'utiliser des boutons. Evidemment, elles portent chaussettes et sabots Blanche Willis Howard écrivit son livre intitulé «Guenn» dans mon atelier, il devint par la suite l'une des Nouvelles populaires du jour. Je pense qu'elle a beaucoup exagéré le caractère romantique de l'artiste qui tomba amoureux de son modèle, car j'ai toujours vu les paysans bretons se laver sous le menton uniquement deux fois dans leur vie, l'une à leur naissance et l'autre à leur mariage. Les paysans dansent toute la journée. Chaque jour semble être jour de fête et ces évènements ont toujours lieu sur la place du marché. La danse débute par une procession guidée par un homme jouant du biniou, instrument (le même dans chaque pays celtique) plus apprécié que le bag-pipe. Ils serpentent comme le font les enfants dans les collèges aujourd'hui, et tournent follement couple par couple dans un fracas de sabots. La qualité essentielle des danseurs ne concerne ni la grâce, ni le rythme, il s'agit surtout de tenir le plus longtemps possible.

Les Bretons utilisent en guise de senne à sardines un long filet muni de grands lièges en surface et des poids à la base. Des multitudes de bateaux de quarante tonneaux sortent avant l'aube créant un spectacle pittoresque avec leurs quelques pieds de pont, leur large arrière et leurs voiles à l'avant, des couleurs  lumineuses, mais toujours atténuées par d'agréables tons rose, gris et brun. Sur la zone de pêche, les voiles sont affalées. Les pêcheurs mouillent leurs filets; et des hommes commencent à ramer tandis que l'un d'eux, le patron, se tient debout à la poupe pour jeter l'appât. Il est constitué d'oufs de morue et appelé rogue et, tandis qu'il le balance d'un coté et de l'autre, le jeu de son corps en action devient le plus beau des  Grecs dans toute l'Europe. Toutes les fois que j'ai vu cela le me suis demandé si le Christ n'avait pas fait son miracle des poissons de là même manière. Les prises sont énormes. J'ai vu un filet plein à raz bord, rompant une manille de cordage de la taille de mon pouce. Lorsque le bateau rentre, il semble être entièrement plein de pièces brillantes d'un demi cents en pleine agitation et chaque seau du baquet est du pur argent. Dans de telles conditions de fraîcheur, lorsqu'elles sont cuites avec de la graisse de bouf et servies avec des pommes de terres cuites, elles deviennent éparée comme rien d'autre que j'ai connu.

Georges Pouchet, l'ichtyologiste, a l'habitude de venir visiter le vivier de Concarneau pour étudier les formes des poissons. Il était ami de Pasteur et ils étudiaient les mammifères pour leurs investigations sur l'homme. J'ai déjeuné avec lui dans son appartement de célibataire durant le Salon chaque année. Il avait une manière originale de se divertir. Les invitations étaient toujours écrites de façon très formaliste. J'étais toujours reçu par le même serviteur, je mangeais seul avec lui et selon le même menu. Nous n'avions qu'un seul plat. Le serviteur apportait une coupe de deux pieds de large  complètement remplie d'écrevisses, du pain, du vin, une cuvette  accompagnée d'une serviette et de l'eau fraîche. Il disait qu'il était de se laver  lorsque l'on mange ces crustacés. Naturellement nous éet un cigare.

- Les artistes Anglais passaient par Concarneau et continuaient sur Pont-Aven où ils trouvaient des paysages tout prêts pour aquarellistes. Il faut dire qu'ils étaient effrayés par l'étendue de la côte et la laissaient aux Français et aux Américains, qui formaient une joyeuse bande, tous vivant à l'Hôtel des Voyageurs. Il y avait là: Thaddeus Jones, auteur d'un portrait du Pape, Alexander Harrison, le réputé peintre de la mer, Frank Chadwick, Howard Russel Butler, M. Brion, Emile Renouf, Paul Dubois, le sculpteur et Bastien Le Page. Bastien était le plus important dans le plus ancien groupe (des artistes) Il était en outre le père du mouvement réaliste. C'était une personnalité calme, plein d'avenir à la répartie vive. IL était capable d'écrire rapidement comme Whistler. Un jour je le surpris réalisant une esquisse de la petite chapelle en pierres sur le rivage à l'angle de la ville, sujet que nous avions tous essayé. Il dessinait et peignait avec un soin méticuleux chaque ardoise du toit, chacune avec un peu de lichen. J'abordais le sujet après le dîner alors que nous étions assis à la terrasse avec notre café. M. Bastien, dis-je, (ne jamais l'appeler Le Page) « Avec Le Febvre, Boulanger Cabanel et Durand Nous avons tous appris à ébaucher notre sujet largement et y intégrer le détails absolument nécessaires. Aujourd'hui Je vous ai vu peindre chaque ardoise sur le toit comme seul sujet. Pourquoi ? Il ria :" J'ai essayé toutes ces différentes méthodes, mais aucune d'elles ne me donnait ce que je voyais. Aussi, maintenant je fais toutes les éléments le plus détaillés que je peux puis j'emporte mon travail à Paris où, dans mon atelier, loin de la nature, je peux l'estimer librement et enlever tous les détails qui ne sont pas indispensables. 'Oui' dit Harrison "mais, nous les jeunes, lorsque nous voyons votre peinture au Salon, nous ne pensons pas que vous avez fait ce que vous dites faire. Il lança ses bras en l'air. " Hélas ! Hélas ! Sacré Nom de Dieu! Vous avez raison. Je suis en tel accord avec lui, quand je le vois dans mon atelier que je ne peux souffrir de le retoucher."

Bastien est né à Domremy, c'est probablement l'explication de son admirable peinture de Jeanne d'Arc maintenant au Metropolitan Museum. Il nous expliqua les détails de son travail. Il n'eut pas qu'un seul modèle sauf pour le corps et il en utilisa plusieurs pour exprimer la tête idéale. Vous sentez qu'elle était une femme laborieuse et non une mignonne paysanne peinte par Bouguereau. Albert Wolff en écrivit une critique mordante commentant le charme de son visage et l'excellence du dessin et de la peinture, mais disant que les visions dans l'espace étaient idiotes. Bastien répliqua que les visions n'étaient pas celles d'un savant comme Wolff ni même la sienne, mais les visions nées dans l'esprit de Jeanne d'Arc, jeune fille analphabète de seize ans dont la connaissance des Rois et des Reines étaient les représentations des saints qu'elle avait adoré à l'église. Il accrocha sa toile dans un endroit calme et original, et non dans en espace à succès. Elle était exécutée en deux parties pour être plus facile à transporter dans le verger où il travaillait. Quand elle fut achevée il les cousît ensemble avec l'aide du cordonnier du village et de son meilleur fil de lin ciré, puis ils tendirent et martelèrent le joint, il fut rempli de blanc, de siccatif et enfin raclé. Lorsqu'il fut solide et sec il enleva le fil de telle sorte qu'il ne fut plus question de surface et le repeignit et dit, "Je parie n'importe quoi que cette couture ne sera pas visible dans cent ans'" Hélas, c'est tout à fait évident au Métropolitan aujourd'hui, que les couleurs et les tons ont changé à l'endroit de la couture. Bastien était l'un des hommes les plus aimables que j'ai jamais rencontré, brillant, souriant aves une attitude triste, signe de la tuberculose Qui le marquait. Je me souviens un jour, alors que j'essayais de lui expliquer le sens d'un negro-spiritual appris par un des garçons, il refusa d'écouter, ne souhaitant pas être déçu:" non, non, Simmons, je ne souhaite pas qu'il me soit expliqué, je sais ce qu'il dit. C'est un pathétique chant d'amour. une lamentation pour quelqu'un de perdu"; Et il le chanta d'une voix  à faire venir les larmes aux yeux de l'assistance. Pauvre Bastien, il partit l'année suivante. Cependant, il est impossible de parler de Bastien sans mentionner cette jeune femme devenue célèbre après que Gladstone ait fait valoir qu'elle avait écrit le meilleur livre de l'année, cette femme qui comptât tant dans sa vie: Marie Bashkirtcheff ; Elle avait la fraîcheur d'une pucelle, c'était une blonde fascinante, une "vamp", en vingt minutes on était sous le charme. Ses cheveux devenaient désordonnés, Ses boutons refusaient de remplir leur rôle, et les lacets de ses chaussures se rompaient. Elle avait de beaux pieds et avait tendance à porter des souliers trop petits. En un sens elle exprimait le message que je devais lui donner un dessin pour l'une des ses pantoufles. Elle me répliqua "je connais la valeur d'une paire de pantoufles neuves, mais je ne connais pas le prix de l'une de vos ouvres» Son ami, de Bojidar Karageorgivitch était une personne charmante. Fils de Roi. Sa mère, une princesse russe, était en seconde lignée pour le trône de Serbie. Son frère Nicolas était un faible et Pierre, Le Roi, n'était pas très bon. Mince, barbe pointue et nez aquilin, il ressemblait davantage à un Français élégant qu'à autre chose. Comme pierre Loti, il était sous le charme de la divine Sarah Bernhardt qui vint le voir à Concarneau et y laissa son matériel de peinture.».

Après son passage dans les ateliers parisiens, Edward Simmons poursuivit son tour d'Europe faisant, outre de riches rencontres, le circuit des musées, en Espagne, des colonies de peintres à ST Ives en Cornouailles anglaise, Londres, Barbizon, Grez-sur-Loing, Stuttgart avant son retour aux Etats-Unis. Il y mène une carrière de peintre officiel. Ainsi que les ont appelé les « Critiques » Simmons appartient au groupe des « Ten » comprenant Twachtman, Dewing, Metcalf, Reid, Hassam, Weir, Besson, De Camp, Tarbell.

Les mémoires de Simmons, « From Seven to Seventy »  (en anglais) fourmillent d'informations sur cette période de transition dans l'histoire de l'art entre naturalisme et réalisme. Paris est alors un passage incontournable et Concarneau reçoit également la visite de peintres et personnalités importantes. Ces pages traduites par Jean Lancien peuvent être consultées sur internet. Bodijar Karageorgivitch était reçu à la villa Kernaro par Nicolas Nicolaivitch Loupoutkine, un parent de Mme Courtin. Il travaillait dans l'atelier près de l'usine Courtin au Passage-Lanriec. Lire à ce sujet « La route des peintres en Cornouaille,  Benodet, Fouesnant, Concarneau, Tregunc »  l'excellent livre de René Le Bihan.

 

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